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vendredi 8 août 2008 par Relaxnews

Bonnes feuilles rentrée littéraire :"Le soleil se couche à São Paulo" de Bernardo Carvalho

Les éditions Métailié publieront en France le 21 août prochain la traduction du roman du Brésilien Bernardo Carvalho, Le soleil se couche à São Paulo.

Bernardo Carvalho  
Le soleil se couche à São Paulo de Bernardo Carvalho sort le 21 août en librairie

Bernardo Carvalho, Le Soleil se couche à São Paulo

Sortie : 21 août - Traduit du portugais par Geneviève Leibrich Bibliothèque brésilienne, Roman - Métailié, 17 euros

Je ne vois aucune métaphore dans ce que je dis. C’est comme si tout se trouvait dans l’ombre. Il y a eu un temps où je fréquentais un restaurant obscur, qui n’existe plus, appelé Seiyoken, dans une rue mal famée du quartier de la Liberdade. La nourriture y était bonne, les prix honnêtes et le service sympathique, pour autant qu’on puisse dire, puisque nous n’en avons jamais été chassés. Il y avait presque toujours de la place et il ne m’est jamais venu à l’esprit, ni à celui de mes camarades de faculté, que le boucan que nous faisions d’habitude après quelques verres de saké et de bière puisse déranger les autres clients. Nous étions trop habités par nos convictions et trop aveugles pour réfléchir à deux fois avant d’élever la voix et de discourir sur des sujets qui n’intéressaient personne, à commencer par les serveurs, qui non seulement ignoraient le ton de nos dissensions ou, pire, de notre autosatisfaction, mais encore profitaient de ce que nous nous étranglions avec nos propres paroles pour sortir de l’ombre qui nous enveloppait et s’épaississait au fil des heures et aussi de notre ivresse (sans que nous nous en apercevions, les serveurs éteignaient progressivement les lumières) pour remplir nos verres vides sans se faire remarquer, s’assurant ainsi un pourboire plus généreux à la fin de la nuit et de notre soûlerie. Quand nous reprenions nos esprits, nous étions déjà dans le noir.

Je me souviens d’un dîner particulièrement déconcertant où quelqu’un à la table criait que sans le nazisme le monde n’aurait ni compris ni apprécié les textes de Kafka. Ou du jour où quelqu’un a cité l’exemple de William Blake - auteur du Mariage du ciel et de l’enfer, étudié l’après-midi même au cours de littérature anglaise - reconnu uniquement un siècle après sa mort, comme devise de notre illusion d’être des incompris : "L’incapacité de voir, de juger et de faire justice dans le présent est quelque chose de stupéfiant." C’était une belle illusion. Si la reconnaissance ne venait jamais des œuvres mais des circonstances historiques et sociales dans lesquelles celles-ci surgissaient, toute critique était une farce plus ou moins myope dans laquelle l’œuvre servait soit à illustrer un contexte préalable, soit à justifier l’état d’esprit engendré par ces circonstances. C’était ce qui s’appelait le lieu et l’heure juste. L’idée que l’homme puisse voir uniquement ce qu’il était déjà prêt à voir et que le futur soit toujours une projection du passé était particulièrement agaçante. Et qu’il ne puisse y avoir d’offre sans demande, ni en littérature ni dans les arts. Dans nos discussions au Seiyoken nous n’imaginions pas être en mesure de ne pas échapper à la règle et de ne rien voir ici non plus. Les œuvres ne peuvent pas être dissociées du contexte de leur création, elles ne peuvent pas échapper au présent et il en était de même pour nous.

Dans son cours publié après sa mort sous le titre de Cours de littérature anglaise, Borges, l’écrivain argentin, dit que "pour Blake, ce que les théologiens ordinaires nomment Enfer est en réalité le Ciel". Le souvenir de ces dîners enflammés est encore plus embarrassant quand on le compare à ce que nous sommes devenus, contrairement à ce que nous nous promettions d’être. Ce n’a été que dix ans après une de ces soirées où la discussion avait porté sur ma piètre ambition d’écrivain (qui m’embarrasserait fort aujourd’hui si par mésaventure je rencontrais un de ces camarades et qu’il se rende compte de ce que j’étais devenu, même sachant qu’eux non plus ne s’en étaient pas tellement mieux tirés) que j’ai remarqué pour la première fois la patronne du restaurant.

Au bout de presque dix ans, maintenant que j’étais chômeur et séparé de ma femme, après m’être cassé les couilles pour rien à travailler comme rédacteur d’annonces et de films publicitaires dans une agence de pub, je retournais de temps à autre au Seiyoken. Les serveurs n’avaient pas changé et me traitaient comme une vieille connaissance.




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